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Le bazar

Chapitre 5 › Page 17 sur 17
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Sire Bernard

Bernard était visiblement très enchanté de leur rencontre. Il observa Julia attentivement tandis qu’ils marchaient. Celle-ci détournait le regard car elle était horriblement gênée et intimidée, et durant le temps qu’ils furent ensemble, elle se répétait que c’était une erreur.

« Regarde-moi, un peu! dit-il calmement. Tu étais une fillette quand je t’ai vue pour la dernière fois, et tu étais haute comme trois pommes. Je suis si ému de te retrouver et de rencontrer la femme que tu es devenue.

— C’est simplement le cours de la vie, dit mollement Julia.

— Regarde-moi! » insista-t-il.

Le regard amical de Bernard la réconforta un peu : le chevalier avait une bonne carrure, une voix sévère et les yeux perçants, et il inspirait la peur et le respect quand on le regardait directement. Elle n’avait aucune envie de poursuivre cette conversation, et souhaita être restée à l’intérieur cette journée-là et que son frère disparût de Pirret à tout jamais. À défaut de pouvoir y changer quelque chose, elle fut soulagée qu’il se montrât plutôt amical et enthousiaste face à elle, car elle avait cru, dès le premier instant, revivre un affrontement comme lorsqu’elle avait vu son père. Le sourire de Bernard ne laissait entrevoir aucune malice ni hypocrisie, au contraire : il était rayonnant d’honnêteté. Mais malgré son apparente bienveillance, il la tenait fermement par la main, comme pour l’empêcher de s’enfuir, et il tenait obstinément à lui imposer cet entretien qu’elle eût tout donné pour éviter.

« Parle-moi un peu de ta vie à Pirret! Je veux aussi en savoir plus sur cette fameuse quête.

Julia répondit avec hésitation : — Je ne suis pas prête à discuter de ça avec toi. Tu es chevalier et l’héritier de notre sale ordure de père. J’ignore quelles sont les valeurs que tu défends en voyageant avec cet uniforme mais si tu es comme lui, alors elles divergent beaucoup trop des miennes. De te dévoiler mes plans risquerait de faire de nous des ennemis, et je ne veux pas vraiment aller là.

Bernard fut choqué et confus. — Je… papa est-il impliqué dans ta quête de près ou de loin?

— Ne t’a-t-il pas raconté comment s’est passée notre rencontre au palais de Kusama? demanda Julia.

— Il m’a simplement expliqué que tu t’étais fait passer pour Joséphine pour pouvoir t’infiltrer dans la cour, et que tu t’es tournée au ridicule en essayant de défendre une esclave. » Bernard sourit de plus belle. « Tu as vraiment du cran. De rire comme ça au nez des gardes d’une des plus importantes figures du royaume et d’attaquer un chevalier dans leur demeure, ça a dû te demander une bonne dose de courage. Ou d’inconscience! Dans tous les cas, j’admire ce genre d’audace, et l’histoire m’a beaucoup fait rire; dans le bon sens du terme, j’entends.

— Tristan l’Aubier est un abruti, cracha Julia.

— Je ne le dirais pas en ces termes, dit calmement Bernard; mais c’est vrai qu’il est assez prétentieux et hautain.

— Je le ferais lapider, si j’en avais le pouvoir. Idem pour tous ces chevaliers et ces notables qui l’ont défendu et ont laissé faire la violence contre cette pauvre fille. Notre père y compris. Et toi, acceptes-tu ce que le seigneur Warrant fait subir à ses esclaves? »

Julia parla avec une voix grave et sévère, et elle fit comprendre qu’elle n’était nullement enchantée et qu’elle ne transigerait pas; car elle pensait à Solly, et elle était furieuse de se savoir trop impuissante pour lui venir en aide. Sa prise de position rendit Bernard très inconfortable.

« Franchement, tu sais… » commença-t-il; mais il fut hésitant à continuer, et lorsque Julia lui lança un regard assassin, il se ravisa.

« Toujours est-il que tu te montres très courageuse, reprit-il, et le fait que tu aies voulu te battre avec moi me l’a bien montré. Je suis désolé de t’avoir forcé la main de cette façon. Mais je suis si soulagé que tu sois en vie, même si tu ne sembles pas l’être autant pour moi. J’avais perdu espoir d’aucunement te revoir, avant cette soirée. C’est important pour moi que tu saches que, quel que soit ton nom ou ta quête, qu’elle nous rassemble ou nous sépare de nouveau, je souhaiterai toujours que tu sois debout et en santé, et forte et fière dans tes choix, et que tu mènes la vie que tu rêves de mener. Une vie de pèlerinage, de croisade, de secrets, de dangers ou de débauche, ici ou à l’autre bout du monde. Entourée des gens que tu aimes, à faire les choses que tu aimes. Avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose de noble et d’avoir fait le bien autour de toi. Que tu vives une vie heureuse et sans regret. »

Bernard semblait vouloir toujours plus renchérir, mais il comprit que le message était passé. Au terme de son discours, son ton était progressivement devenu plat et triste et son regard était vide. Il secoua la tête.

« Je ne sais pas si tu es au courant, reprit-il, et si ce n’est pas le cas je suis terriblement navré; mais Guylain est mort il y a quatre ans, lors d’une escapade dans les monts blancs.

— J’en ai eu vent, dit Julia.

— C’est une chose horrible, que de perdre un membre de sa famille. À ses obsèques, j’ai tellement souhaité que vous fussiez près de nous, maman et toi.

— Maman est morte également, dit Julia. L’automne dernier, en novembre. Aucun de vous n’est venu. »

Bernard se couvrit le visage de honte. « Je suis désolé, dit-il.

— Elle a souhaité que tu ne suives pas les traces de ton père en ce qui concerne Girtlad et les Fourrures.

— Alors elle aurait été déçue d’apprendre que c’est ce que j’ai fait pendant des années. Mais le temps a fait son œuvre et le départ de Guylain a été une dure épreuve qui nous a ouvert les yeux sur beaucoup de choses. Notamment sur les activités de papa autour des Fourrures durant la guerre, dont je comprends que tu as aussi eu vent.

— Dommage qu’il ait fallu que Guylain meure pour que vous vous en rendiez compte. »

Julia était pleine de mépris. Bernard était exaspéré. « Il a uniquement fait ça pour nous protéger du besoin, dit-il, même s’il comprend aujourd’hui qu’il n’aurait pas dû.

— J’aurais préféré naitre à la rue et rester dans le besoin toute ma vie plutôt que de savoir ma famille dans ces malfaisances, dit Julia. Il peut bien mourir, je n’ai plus aucun respect pour lui. Et si tu juges que ça a valu la peine, alors va-t’en définitivement d’ici; je ne veux plus jamais te revoir. »

Bernard mit un moment à répondre. « Non, je refuse, dit-il durement; et je crois que je vois clair en toi maintenant. Réponds-moi honnêtement : es-tu venue au palais de Kusama en te disant que, peut-être, tu pourrais obtenir vengeance? Pour toi ou pour maman? »

Julia ne répondit pas, mais elle fixa son frère avec un regard sombre.

« Papa a eu beaucoup de regrets à la suite de votre départ, continua Bernard; et fais-moi confiance quand je te dis qu’il s’en est voulu toute sa vie et qu’il priait que vous fussiez heureuses toutes les deux loin de lui. Il est un bien meilleur homme aujourd’hui qu’il ne l’était il y a quinze ans. Je crois que c’est une erreur, de lui en vouloir.

— Mais de quoi parles-tu? s’énerva Julia. Tu t’imagines que maman vous détestait à mort et m’a demandé d’effectuer quelque vengeance en son nom? Mais ça n’a aucun rapport avec vous, ce que je fais. Tu ne saisis donc rien? Cette renarde qui vit au palais, dont tu sembles te foutre royalement du sort, est l’une de mes amies d’enfance. J’ai vu passer des dizaines d’enfants comme elle quand j’étais à la Roselière. Ils ont tous disparu. Tu sais ce qui leur est arrivé? Ils ont été chassés. Pas par les villageois; mais par des chasseurs, des gens de passage, qui courent les terres à la recherche d’Asiyens pour les revendre, et les dresser et faire d’eux des esclaves. Voilà pourquoi j’ai de la rancœur!

« Oui, j’ai espéré obtenir vengeance. Mais pas pour maman. Je n’ai que faire de ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. J’espérais et j’espère toujours obtenir vengeance pour ces animaux chassés et enlevés de leurs familles. Ce sont des crimes auxquels notre père a pris part. Je lui ferai payer un jour, à lui ainsi qu’aux autres, et je rendrai leur liberté aux victimes de ce système d’esclavage; à commencer par Solly. À ton tour, maintenant, Sire Vendemont : le noble chevalier que tu es a-t-il mis de son temps et de sa personne au service des plus démunis, ou a-t-il participé à les réduire et à les exploiter?

— Ni l’un ni l’autre, dit Bernard; je ne me suis jamais mêlé de ces histoires, même si je suis coupable d’avoir gardé le silence.

— J’ai peine à le croire. J’ai appris dans quelles circonstances est mort Guylain. En direction de Girtlad avec une cargaison d’Asiyens destinés à la vente. À mes yeux, il était tout aussi corrompu, et il en a eu pour son compte.

Bernard secoua la tête. — Tu n’y es pas du tout, dit-il. Tu énonces des choses sur la base de tes croyances, mais la réalité est bien plus complexe. Guylain et son groupe faisaient partie d’un convoi beaucoup plus large. Ils n’étaient aucunement liés à ces animaux ni à leurs propriétaires. Seulement, pour traverser les montagnes, il faut voyager en grand groupe, car la route est pleine de pièges mortels.

« Guylain faisait partie d’un groupe d’artistes. En plus d’eux, il y avait le chevalier Sire Ouestim, deux dresseurs de chevaux avec leurs bêtes, deux femmes avec leurs enfants, un prêtre, un groupe de six saltimbanques, une douzaine de mercenaires chargés de la protection du convoi et, oui, cinq prisonniers Asiyens qui seraient vendus de l’autre côté avec leurs deux dresseurs. Guylain n’avait aucune accointance avec eux. Ils ont été attaqués par des bandits de grand chemin.

« On n’a jamais su la raison exacte pourquoi il a voulu traverser de l’autre côté des montagnes. Mon hypothèse et la plus probable est qu’il était amoureux d’une femme dans sa compagnie, dont les parents étaient venus de Vérendales. Je sais qu’il avait l’œil sur quelqu’un, à ce moment. Je ne vois pas d’autre raison. Guylain n’avait rien d’un combattant, non plus d’un chasseur. C’était un architecte, un peintre et un poète. Il a eu plus d’éducation que nous tous et il est allé à l’Université. Fais-moi confiance, il n’a jamais de son vivant eu aucun lien avec le commerce d’esclaves. »

Bernard croisa les bras et la fixa très sévèrement. Sa posture imposante et sa voix grave et porteuse impressionnèrent beaucoup Julia, et ses genoux se mirent à trembler lorsqu’il lui fit face.

« Tu crois vraiment qu’il méritait la mort? reprit-il. Alors tu me déçois beaucoup, et je m’en irai comme tu le souhaites. Mais si jamais tu fais colporter ces fausses accusations à son endroit, alors je te chasserai jusqu’au bout du monde pour te faire taire. Tu n’es pas la seule à avoir un esprit vengeur. »

Julia recula d’un pas en baissant la tête. « Excuse-moi, souffla-t-elle. J’ai de toute évidence été mal informée et j’ai tiré des conclusions trop hâtives. Je suis affreusement désolée, je retire tout ce que j’ai dit.

— Excuses acceptées, dit Bernard en hochant la tête. Tu as l’air d’avoir beaucoup de difficultés à tenir ta langue. J’espère à présent que tu apprendras. » Il commença alors à appuyer sur son front, comme en réflexion profonde. Julia ne s’expliquait pas comment le jugement de son frère pesait si lourd sur elle. Peut-être était-elle toujours attachée à lui, malgré qu’elle eût essayé pendant des années de se convaincre du contraire.

« À présent, tu te demandes surement ce que je viens faire dans les parages, reprit Bernard. À la lumière de ce que tu m’as raconté sur ta quête, il est possible que ça t’intéresse comme que ce te soit égal; mais si tu es intéressée, sache que tu es entièrement la bienvenue pour te joindre. Je suis moi aussi en quête. En quête de vengeance. Tout ce que je viens de te dire sur la mort de Guylain n’a rien d’anodin. Cela fait des années qu’Asiya veut rendre les routes vers Girtlad plus sures pour les civils et les commerçants. Pour cela, elle a commencé à y installer des tours de garde, mais il se trouve que Girtlad n’apprécie pas beaucoup cela, pour des raisons dont tu peux te douter. Alors nous avons décidé de mener notre propre affaire et de neutraliser ces criminels une bonne fois pour toutes. »

Bernard s’approcha de nouveau de Julia et baissa la voix.

« Ce que je vais te dire là doit rester strictement secret. Nous avons appris qu’un de nos camarades chevaliers, Roland Lemarche, était de mèche avec ces bandits, et qu’il les avait informés du passage du convoi dont Guylain faisait partie. Roland était justement posté à une tour de garde à un demi-kilomètre de là où l’attaque a eu lieu. Il ne s’était certainement pas attendu à ce qu’un autre chevalier fût présent et qu’il le reconnût, ce qui explique qu’ils n’ont voulu laisser aucun survivant. À cela ils ont échoué, puisque deux personnes sont revenues. Malheureusement, Guylain n’en faisait pas partie : il y a eu un mercenaire et l’un des saltimbanques. Ce dernier est mort après quelques jours d’une infection causée par une flèche qu’il avait reçue dans la jambe. Ils ont dit que Sire Ouestim avait clairement identifié Roland et ils ont vite compris qu’il s’agissait d’un piège. Nous avons cru, au départ, que Roland avait péri dans l’attaque lui aussi, puisqu’il était introuvable; mais à la lumière des informations transmises par les deux survivants, ainsi que de son collègue à la tour de garde, de même qu’un examen des lieux du combat, nous n’avons aucun doute sur sa complicité. »

Julia écoutait les bras croisés. « C’est intriguant, mais je ne comprends pourquoi je me sentirais concernée par tout ça.

— J’y viens! Les survivants nous ont expliqué que les prisonniers Asiyens n’ont pas été tués, et les bandits l’ont répété durant la mêlée : ne touchez pas aux animaux! Il clair que leur objectif, dès le départ, c’était de capturer les Fourrures. C’est à ce moment qu’on se rend compte de leur valeur, quand on voit le nombre de victimes collatérales qu’ils sont prêts à faire pour s’emparer de seulement cinq animaux.

— Et les enfants, eux?

— Enlevés aussi, on suppose, puisqu’on n’a jamais retrouvé leurs corps. Ils ont surement été vendus avec les animaux comme esclaves dans quelque coin de Vérendales ou autre part, dans les pays sauvages. Ces bandits étaient terriblement bien organisés et habiles. Roland a été disgracié et la maison de Warrant a donné cette affaire à ses chevaliers. Mais il ne doit pas être su que nous sommes sur le coup. J’ai personnellement décidé de mener une expédition dans les monts blancs pour partir à leur recherche. L’objectif est de neutraliser ce groupe de bandits qui campent sur les routes. Mais ultimement, mon objectif à moi est de mettre la main sur ce parjure et lui faire payer pour Guylain.

« Une soixantaine de Fourrures ont disparu dans les monts blancs à cause d’eux depuis la fin de la guerre, et je t’épargne le nombre de morts. Tu dois bien te foutre des esclavagistes morts, et c’est ton droit; mais tu ne devrais pas te foutre des innocents comme Guylain. Si ta quête consiste à arrêter les chasseurs et les marchands d’esclaves, tu seras peut-être intéressée à traquer ces bandits avec moi. Qu’est-ce que tu en dis? »

Julia était pensive et pleine de doutes :

« Quel intérêt aurais-je à arrêter ces bandits, tout ça pour permettre à des marchands d’esclave de voyager impunément?

— C’est le passage de ces marchands qui encourage ce genre de grand banditisme. À n’en pas douter, si ceux-ci sont arrêtés mais que rien de plus n’est fait, d’autres les remplaceront d’ici quelques années. Voici ma proposition : si tu acceptes de te joindre à nous dans cette expédition, je parlerai pour toi au palais, et je ferai libérer ton amie renarde. Je me tiendrai debout devant monseigneur Warrant, je libèrerai ses esclaves, et je ferai en sorte que plus aucun marchand d’esclave ne puisse plus jamais traverser l’Escombre.

— Et qu’est-ce qui te retient de le faire dès aujourd’hui? s’énerva Julia.

— Ma quête pour retrouver Sire Roland. Je suis désolé, mais ma sympathie envers ces animaux n’égale pas la haine que j’éprouve envers lui. Mais si tu devais y prendre part, alors je te ferais volontiers la faveur.

— Tu aurais le pouvoir de libérer mon amie et tu refuserais à moins que je ne t’accompagne? Ça ressemble drôlement à du chantage.

— Julia… les Vendemont sont une lignée de chevaliers. Nous avons obtenu nos pouvoirs en nous distinguant par nos faits d’armes. Il va m’en falloir si je veux faire changer les choses, autrement je ne serai pas pris au sérieux par personne. Et si je dois accomplir une seule chose dans ma vie, alors j’aimerais que cette chose nous rapproche quelque peu. Pour ça, j’ai besoin que tu participes : cela pourra nettoyer ton nom et nous pourrons parler d’une voix commune, car les chevaliers te connaissent aujourd’hui comme une gamine et une fautrice de trouble. » Julia souffla et croisa les bras. « Oui, hé bien, c’est ce qui arrive quand tu fais la fanfaronne au milieu des chevaliers. Mais je sens que tu as du courage à revendre. Fais-en la preuve et tu pourrais être graciée. Ça ne peut que t’avancer dans ta propre quête. Imagine-nous, devant les chevaliers et monseigneur Warrant, revenir victorieux de cette mission, et demander en guise de remerciement la liberté à ton amie d’enfance. »

Julia se prit la tête dans les mains. Les pensées se bousculaient dans sa tête. « Je ne peux nier que ton projet m’intéresse, dit-elle. Je ne sais pas bien quoi en penser. Mais il y a une question qui demeure. Qu’est-ce que tu es venu faire ici?

— Former une équipe, dit Bernard. En particulier, je viens voir si je peux engager un magicien et des chevaliers de Pirret. Je dois faire ça loin de Kusama, puisque c’est trop près de la frontière et ça risquerait de s’ébruiter. De plus, les magiciens sont plus faciles à trouver ici. Nous ne prévoyons pas emprunter le pont-levis afin de ne pas attirer l’attention. Nous traverserons le fleuve à l’est d’ici, là où la falaise est plus ou moins praticable. Ça va être une longue excursion, mais la route normale et ses points d’entrée ne sont pas dignes de confiance. »

Julia ouvrit grand les yeux, soudainement séduite par la pensée de voyager avec des magiciens, mais elle restait déchirée.

« Je n’ai pas besoin d’une réponse immédiate, reprit Bernard. Nous ne partirons pas avant quelques semaines, et il nous en faudra une de plus avant d’atteindre le fleuve. Tu as largement le temps d’y réfléchir. Et si tu as des frères d’armes, parles-en-leur et tiens-moi informé de ta décision; nous ne devrions pas être plus de quinze. On a toutes les raisons de croire qu’ils gardent un petit trésor, où qu’ils soient terrés. Je ne cherche aucunement la richesse dans ce cas-ci, mais c’est plus facile d’inviter quelqu’un quand il y a de l’argent à la clé. Mais avertis-les qu’il est bien possible qu’on reparte bredouille, ou bien que certains y laissent leur peau. Et quoi qu’il arrive, ne fais surtout pas mention de Sire Roland. »

Les deux se regardèrent d’un air sérieux, puis, Bernard se mit à rire de bon cœur. « Ah! Je suis si content de te voir, et de croire que nous allons peut-être vivre des aventures ensemble. Tu n’imagines certainement pas à quel point ça me rend heureux. Je n’y aurais jamais cru, si on me l’avait annoncé, il y a tout juste une heure. Quelle que soit ta décision, j’espère que tu rentreras chez toi ce soir avec meilleure opinion de moi. D’ici là, à moins que tu n’aies d’autre chose dont tu veuilles parler, je crois que je vais te laisser à ta vie. Je continuerai de trainer en ville, sinon, je serai certainement au Château de Cendre où nous séjournons. Je te rassure, il n’y a que moi, mon camarade Sire Anton que tu as vu tout à l’heure, et nos deux écuyers. »

Il observa Julia un long moment, scrutant son visage et souriant. Elle ne sut expliquer pourquoi son regard la rendait si inconfortable et inquiète, car bien qu’il ne dissimulât aucune malice, une partie d’elle se refusait à vouloir faire confiance à un autre homme. Ainsi elle ne montra pas de sympathie face à la joie exprimée par son frère, ce qui la rendit, sur le coup, froide et ingrate.

Dans un élan aussi brusque qu’inattendu, Bernard s’avança et serra Julia dans ses bras. « Et si jamais tu devais disparaitre à nouveau après cette rencontre, dit-il, la voix brisée, alors je te dis adieu, et surtout reste telle que tu es, belle et forte. »

Julia fut prise de dégout par cette démonstration d’affection, et elle repoussa son frère en le bousculant violemment et défit son étreinte. Elle semblait soudainement de nouveau effrayée, tant qu’elle en tremblait.

« Qu’est-ce qui ne va pas? demanda Bernard, on ne peut plus confus.

— Je… excuse-moi, bégaya Julia, faible et nerveuse. Mais ne refais plus ce genre de geste. Je… ne suis pas bien à l’aise. »

Julia tenta de calmer sa respiration et dut lutter pour ne pas s’enfuir en courant. Elle était devenue blanche comme un drap. « Je ne manquerai pas de venir te voir, lorsque j’aurai pris ma décision », dit-elle.

Elle s’en alla au trot.

(La suite de ce chapitre sera disponible bientôt.)

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